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Droit de la Santé, sécurité au travail
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par Sébastien Millet

Crise sanitaire : quels enseignements sur la culture du risque ?


Il est tout à fait surprenant de constater l’impact d’une crise sanitaire majeure que personne n’a véritablement vu (ou su voir) venir.

A l’échelle mondiale comme nationale, celle-ci a brutalement et lourdement mis à l’épreuve les autorités publiques, les acteurs économiques les personnes, et plus généralement la vie en société.

Même si pour les responsables politiques, l’heure est d’ores et déjà à un premier bilan, il est certainement trop tôt pour prétendre tirer de leçons définitives de cet épisode, ou s’avancer sur ce que sera le fameux « monde d’après ».

Pour autant, il semble utile, voire salutaire, de s’interroger sur ce que nous a appris cette crise sur nous-mêmes, tant individuellement que collectivement.

Concernant la culture du risque, plusieurs éléments ont pu être observés au travers de l’accompagnement des entreprises :

  • Tout d’abord, la confirmation du fait qu’un risque sous-estimé et une insuffisance de préparation conduit toujours à subir les événements et agir « en réaction ». Même pour les entreprises qui disposaient d’un plan de continuation d’activité (PCA), la crise a montré le fossé entre la théorie et la pratique.
  • A cet égard, le facteur humain apparaît décisif dans l’anticipation et la capacité de résilience face à la crise (pouvoir décisionnel, commandement, leadership, sens des responsabilités, désinvolture, solidarité et entraide, bienveillance, etc.).
  • La protection de la santé et de la sécurité a été privilégiée sur les considérations économiques (cf. credo du « quoi qu’il en coûte »), ce qui est un choix décisionnel courageux mais que la société devra assumer sur le long terme ;
  • La situation a montré combien il est délicat d’arbitrer entre urgence et prudence (p. ex. sur la question des traitements médicaux). Nécessairement, un compromis pragmatique doit être recherché entre les préconisations de nature médicale, technique ou scientifique d’une part, et l’adaptation aux circonstances particulières, ce qui rend l’équation très complexe et particulièrement engageante pour les décideurs publics ou privés. La doctrine sanitaire mérite de rester proportionnée à la situation selon une approche graduée bénéfices/ risques, et l’application d’un « principe de précaution » systématique ou trop rigide peut s’avérer contre-productive.
  • En tout état de cause, une communication régulière et transparente apparaît comme un levier essentiel de réussite dans la gestion de crise, à la fois pour :
    • Expliquer les enjeux au regard de l’évolution des connaissances, et outiller correctement les personnes en termes d’information ;
    • Faire preuve de pédagogie (sachant que les contraintes et restrictions aux libertés ne sont acceptables que si elles sont appliquées par tous) ;
    • Rassurer et aider à relativiser (le facteur d’anxiété, parfois non rationnel d’opportunité, reste important) ;
    • Donner un cap et susciter la confiance afin de mobiliser (la crise a notamment mis en lumière l’importance de la responsabilité individuelle de chacun pour se protéger et protéger les autres).
  • De toute évidence, il en ressort une prise de conscience sur le fait que les équilibres sociétaux sont fragiles, même si, bon an mal an, la continuité de la vie de la Nation a pu être assurée sans rupture majeure au plan collectif (mais au détriment toutefois de certain intérêts individuels, ce qui pourra être évalué avec le temps). Cela a mis en lumière le rôle des catégories de travailleurs dites « invisibles », placées en première ligne face à l’épidémie pour continuer à faire fonctionner les services essentiels. Cela étant, force est de constater qu’il est plus difficile de relancer la machine que d’appuyer sur le « bouton d’arrêt » …
  • A ce sujet, l’interdépendance des acteurs un impact capital en termes d’effet domino : difficile pour une entreprise d’envisager un retour à la normale dans que les fournisseurs et clients n’ont pas relancé leurs activités, qu’il existe des restrictions aux déplacements, que les écoles sont fermées, etc. La construction d’un plan de reprise d’activité s’en est trouvée très complexe compte tenu de la nécessité de piloter dans l’incertitude.
  • La crise a aussi eu pour effet aussi bénéfique qu’inattendu, de propulser de nouvelles organisations du travail, notamment avec le recours massif au télétravail, ce qui va durablement impacter la stratégie sociale des entreprises ainsi que les méthodes managériales, à condition toutefois de s’inscrire, post état d’urgence sanitaire, dans une démarche encadrée et raisonnée intégrant la prévention des risques et la qualité de vie au travail.
  • Pour les entreprises, cela a permis de favoriser un décloisonnement entre services et une meilleure transversalité. De facto, les fonctions RH et HSE ont été placées en première ligne et sortent durablement renforcées de cet épisode en termes de crédibilité, puisqu’au-delà d’être de simples fonctions « support », la crise a montré combien leur rôle était en fait stratégique dans l’entreprise.
  • Sur le rapport au travail, il a fallu en outre s’adapter à plusieurs phénomènes inédits, sources potentielles de risques psychosociaux : rapport à la gestion du temps dans le cadre du confinement, flux informationnel continu en temps réel et hyperconnexion, distanciation physique et risque d’isolement social, rapport dématérialisé au collectif de travail, etc. Pour de nombreux citoyens, cette phase aura certainement été aussi l’occasion de faire une introspection personnelle sur la question du sens et le fait d’être citoyen avant d’être consommateur (p.ex. comment relativiser les choses ? comment limiter à son niveau l’impact environnemental dans les modes de consommation ?).
  • Enfin, il faut rappeler que passé la période de crise, viendra le temps où la justice va inévitablement « reprendre ses droits », avec de nombreux litiges qui se profilent a posteriori. À cet égard, il est important que la responsabilité personnelle des intervenants puisse être appréciée à l’aune de la situation particulière de crise ayant justifié l’état d’urgence sanitaire, comme cela a été prévu par la loi n° 2020-546 du 11 mai 2020  (cf. précédent article). Force est de constater que dans ce cadre, la recherche de sécurité juridique n’a pas été toujours facilitée, en raison notamment de nombreuses injonctions contradictoires et d’une évolution au jour le jour des textes applicables.

La culture du risque, c’est aussi comment s’affranchir des rumeurs et prévenir les fraudes qui s’épanouissent dans de telles périodes.

Dans une société qui n’a pas connu de conflit majeur depuis des décennies et dont l’événement le plus contemporain à être ancré dans la conscience collective remonte sans doute au 11 septembre 2001, cette « guerre » contre un ennemi invisible marquera les esprits, et chacun pourra tirer des leçons de sa propre expérience.

A l’occasion de la semaine sur la qualité de vie au travail, axée cette année sur la crise sanitaire, les entreprises ont certainement intérêt à organiser un retour d’expérience auprès de leurs collaborateurs, afin d’améliorer positivement leur organisation.

*Article publié sur www.preventica.com



Sébastien Millet

Avocat associé, Bordeaux

J'ai une activité multiple (conseil juridique, défense au contentieux, formation, enseignement et publications), mais un leitmotiv : la transversalité des disciplines et le management des risques humains sous toutes ses formes, au service de l'entreprise. L'exercice est aussi exigeant que passionnant.

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