Réflexion estivale #4
Tel un serpent de mer, l’IA nous fascine, l’IA nous intrigue, mais pourquoi ?
Parce que l’arrivée de l’IA générative, dont on ne maîtrise ni la matrice ni les évolutions, bouleverse de plein fouet les équilibres (et nos certitudes). Cet outil, car cela doit rester un outil, nous invite à repenser nos organisations, et le métier d’avocat va devoir s’adapter (comme tant d’autres) pour répondre aux nouveaux enjeux et aux attentes des justiciables.
L’exercice professionnel des avocats a été largement facilité par les trois premières révolutions industrielles, notamment pour se déplacer et communiquer. Par contre, le quotidien du métier n’a pas été bouleversé pour autant. La révolution digitale des années 2000 a même permis à l’avocat de gagner en efficacité dans l’exercice de son métier.
Quid de l’impact de l’IA dans notre profession d’avocat ?
Pour l’avocat conseil : la règle de droit étant devenue facilement accessible au justiciable, le rôle de l’avocat ne se limite plus à dire le droit, mais devient celui d’un avocat stratège, au service de ses clients. Cette indispensable montée en gamme de la prestation de l’avocat est nécessaire. La profession a bien tenté de mettre en place des spécialisations, mais force est de constater que trop d’avocats restent généralistes, ce qui participe (i) à des performances économiques pas toujours à la hauteur des attentes, et (ii) à une charge mentale supplémentaire.
L’amélioration continue et vertigineuse des outils permettra rapidement de remplacer les juristes et avocats juniors dans les cabinets. L’ensemble des recherches, consultations juridiques de premier niveau, l’évaluation des risques et la rédaction des actes seront pré-réalisés par l’IA générative. Cette évolution inéluctable concerne en premier lieu le droit des affaires. Seul l’avocat stratège (à même de challenger et valider l’IA) et/ou chef d’orchestre (à même de piloter des opérations complexes) sera alors recherché par le client.
C’est inquiétant pour la profession, car pour devenir un avocat « stratège », il faut avoir acquis de nombreuses années d’expérience et d’expertise comme juriste puis avocat junior. Ces postes seront plus rares dans les cabinets au fur et à mesure de l’amélioration des nouveaux outils, ce qui pourrait assécher la montée en puissance des avocats stratèges de demain.
Pour l’avocat plaideur : il est en revanche relativement épargné par ces évolutions. Le Palais de Justice reste en effet un sanctuaire. Le procès de 2025 n’est fondamentalement pas différent du procès du siècle précédent. Encore faut-il que la profession parvienne à lutter pour éviter les audiences « en distancielles ». L’humanité doit rester dans les prétoires : plaider par visio-conférence (ou auditionner les parties) appauvrit indéniablement les débats.
Lorsque survient un bouleversement, il faut toujours s’en remettre aux fondamentaux. Pour notre profession, il s’agit de notre serment, au premier rang duquel l’humanité me semble être la pierre angulaire face à l’outil : écouter et rassurer. L’œuvre de Justice ne peut se passer de discernement humain. Certains domaines comme le droit de la famille ou le droit pénal seront moins concernés à court ou moyen terme, car les dimensions humaines d’écoute et d’accompagnement y sont prépondérantes. Mais ces domaines sont d’ores et déjà en sureffectif (d’avocat) compte-tenu des besoins du justiciable et des évolutions normatives.
Pour la profession d’avocat, il ne faut pas perdre de vue que l’avocat est un prestataire de services. De nombreux justiciables n’ont ni le temps, ni l’envie, ni les compétences pour appréhender ces outils. L’avocat se doit donc de pouvoir les utiliser pour mieux servir son client, et se poser la question de sa valeur ajoutée sur chaque prestation.
Or notre profession libérale est (trop) satellisée, et cette satellisation aura du mal à survivre à ces nouveaux outils. S’il faut lutter contre le financement des cabinets par des capitaux extérieurs afin de conserver notre indépendance, comment assumer les lourds investissements nécessaires pour se doter de ces outils et surtout pour former ses équipes ?
Pour ce faire, les avocats devront se regrouper, avec pour objectifs (i) de mutualiser ces investissements et (ii) de former les futurs avocats stratèges.
La profession doit être en capacité, dans les écoles de formation, de mieux orienter les jeunes confrères face aux besoins du justiciable et de former tous les avocats à la compréhension de l’IA, afin d’optimiser la complémentarité des intelligences humaines et artificielles.
Notre profession et ses instances doivent dès à présent se projeter sur l’avocat (augmenté) de demain :
- L’avocat de demain sera stratège ou ne sera pas.
- L’avocat de demain sera au service de ses clients ou ne sera pas.
- L’avocat de demain se regroupera ou ne sera pas.
